Le jour où j'ai perdu la parole

Guerre et paix
5 min ⋅ 15/01/2025

Les réseaux sociaux sont aux mains de sympathisants des fascistes : qu’à cela ne tienne, déplaçons l’agora citoyenne loin de leur emprise.

Ce nouvel espace de parole me permettra d’adresser ce qui me préoccupe jusqu’à me hanter : la guerre, et ce pour quoi je suis prête à tout sacrifier : la paix. Si vous recevez cette newsletter, c’est que vous vous êtes inscrit·e ou aviez participé à la campagne citoyenne “Je suis folle de rage” il y a quelques années.

Dans le contexte actuel et au contraire de ce qui traverse l’immense roman de Tolstoï, je vous propose d’opposer la détermination citoyenne au déterminisme historique.

Ce sera mon fil rouge. Merci d’avoir choisi de me lire dans ce nouveau format. Hauts les cœurs,

Claire

En ce début d’année 2025, je vais vous parler de la seule fois de ma vie où j’ai perdu la parole. 

J’ai fait une rencontre qui m’a tellement émue que je n’ai pas réussi à en parler pendant des mois. Et le jour où j’ai enfin réussi, c’est un torrent de larmes qui a explosé. Comme si on crevait une poche qui renfermait toutes les émotions du monde, ou peut-être les premières émotions du monde, les émotions les plus anciennes, les plus primales, des émotions dépouillées de millénaires de civilisation.

Cette rencontre, c’était celle d’un poulpe à oreilles.

Vous voyez à quoi ça ressemble un poulpe à oreilles ? Et en particulier Stauroteuthis, ce petit poulpe rose gracile, translucide, avec des grandes nageoires arrondies qui ressemblent aux oreilles de Dumbo, et une peau aussi fine qu’une membrane extrêmement fragile qui se déchire au moindre contact ?

Ce poulpe à oreilles, je l’ai rencontré au cours d’une expédition océanographique à l’Est des Etats-Unis où j’ai eu la chance de plonger à bord d’un submersible jusqu’à 1000 mètres de profondeur.

Le poulpe à oreilles Stauroteuthis syrtensis fait moins d’une vingtaine de centimètres. Ses ventouses sont bioluminescentes.

J’ai mis du temps à comprendre le bouleversement qui s’était produit en moi en découvrant ce petit poulpe à oreilles dans son milieu…

C’était une sorte de renversement radical de perspective, ça chahutait dans tous les sens à l’intérieur, comme si je perdais pied et qu’en même temps, je venais de trouver des repères vieux comme le monde, comme si j’étais écrasée et étendue à la fois. Contraction et expansion. Le Big Bang.

Et j’ai fini par comprendre : j’avais pris la mesure du vivant. De TOUT LE VIVANT.

Toutes ces formes de vie invisibles pour nous, éloignées de nos yeux, absente à nos cœurs, existant depuis la nuit des temps, nous précédant de plusieurs millions d’années…

Et simultanément, j’avais pris la mesure de l’échelle de notre destruction, de notre acharnement méthodique, irrévocable contre toutes ces vies qui ne nous survivraient pas, simplement parce que nous, les êtres humains, en quelques décennies seulement, nous les avions massacrées à une telle cadence et dans des proportions si vertigineuses que nous avions enclenché le cycle effroyable de leur disparition, pas seulement la disparition des animaux, individu par individu, mais la disparition des espèces : une extinction de masse.

D’un coup, j’avais en moi le choc de la conscience simultanée du processus fabuleux de l’évolution d’un côté et de l’autre, de la responsabilité des humains comme principale cause de destruction sur Terre, surpassant les forces géophysiques.

Le vivant anéanti par notre seule faute.

Car nous sommes bel et bien les seuls responsables de ce désastre, qui n’a aucune commune mesure avec aucun événement antérieur dans l’Histoire du monde. 

Les poulpes à oreilles, et une cohorte infinie d’animaux merveilleux, qui vivent au ralenti, dans l’obscurité, loin de l’agitation de la surface, sans défense, finissent ainsi broyés, anéantis, méconnaissables, dans l’indifférence générale, en raison des immenses filets de pêche qui ravagent les océans du globe. 

Stauroteuthis syrtensis pond ses œufs sur les coraux des grandes profondeurs qui sont broyés par des chaluts géants. En plus de détruire les animaux directement, la pêche industrielle ravage aussi leurs habitats.

Ce petit animal a décidé pour moi. Réellement. J’ai l’impression de n’avoir rien choisi : tout s’est imposé, de façon évidente, la clarté de ma mission, de NOTRE mission, pas seulement celle de BLOOM, mais notre mission à nous toutes et tous, les individus sensibles et sensés.

Notre mission, c’est rendre la réalité inacceptable. Réveiller les consciences. Ne pas s’habituer à l’insoutenable.

Rendre visible la destruction silencieuse des océans et des écosystèmes. Rendre insoutenable l’anéantissement des animaux marins. Et rendre inacceptable le triomphe des intérêts privés sur l’intérêt général.

Aujourd’hui, la pêche industrielle, c’est quatre fois l’impact spatial de l’agriculture au niveau mondial, alors que la pêche ne produit même pas 10% des protéines animales consommées.

Vous vous demandez peut-être comment nous pouvons nous opposer à ce processus d’extermination.

J’ai une réponse pour vous : en menant la lutte pour la visibilité. 

En transformant nos actions en victoires.

Et au commencement de nos victoires, il y a le passage de l’invisible au visible.

Car la grande tragédie de l’océan se loge précisément à cet endroit : l’éloignement, le silence, l’obscurité, la profondeur. La tragédie en cours est invisible.

Alors en cette année 2025, je vais avoir besoin de toute votre puissance citoyenne pour mener une lutte collective pour la visibilité et pour rendre visibles les animaux marins et les milliards de vies marines écrasées et anéanties jour après jour dans le silence du monde.

Nous devons rendre visibles les connaissances produites par des scientifiques exceptionnels qui sont largement méprisés par les défenseurs de l’ordre établi.

Pour rendre visibles celles et ceux qui luttent pour l’océan, chez BLOOM et ailleurs, avec des armes citoyennes : les données, la transparence, l’intégrité et la détermination.

Pour rendre visibles les destructeurs du vivant, de notre avenir et de celui de nos enfants. Et pour interpeller ceux qui sont en position de mettre fin à ce drame.

À commencer par notre Président Emmanuel Macron. 

En juin prochain, une fenêtre majeure, unique, historique, s’ouvre avec la Conférence des Nations Unies sur l’océan. C’est seulement la troisième fois qu’une conférence mondiale a lieu sur l’océan, et cette conférence aura lieu en France.

Il nous reste cinq mois, jour pour jour, pour obtenir des victoires concrètes pour l’océan, pour le climat et donc pour l’humanité : nous pouvons obtenir des aires marines REELLEMENT protégées qui interdisent toutes les activités industrielles et les pêches destructrices comme le chalutage qui racle les fonds et pulvérise les animaux marins.

Nous pouvons obtenir que tous les navires industriels de plus de 25 mètres soient exclus des eaux côtières.

Nous pouvons obtenir que tous les nouveaux projets d’exploitation d’hydrocarbures qui condamnent la Terre à se transformer en enfer soient interdits.

Pour désarmer la pêche industrielle destructrice et leurs complices politiques, pour désarmer les majors pétrolières, nous allons avoir besoin d’un raz de marée citoyen pour braquer des projecteurs de justice et réveiller toutes les consciences endormies et scander : « NON au massacre du vivant, NON au massacre de l’océan, NON au massacre du climat » et « OUI à la beauté, OUI à la vie océanique, OUI aux poulpes à oreilles »

Cinq mois. Le compte à rebours est lancé.

Cinq mois pour saisir les esprits, exciter les cœurs et transformer le pessimisme ambiant en une action collective victorieuse.

Les destructeurs de l’océan peuvent commencer à trembler : la puissance citoyenne est en chemin.

Nous sommes une vision du monde, nous sommes la société qui se lève contre les imposteurs politiques et les ravages industriels, nous sommes la détermination, nous sommes le nombre et nous sommes inépuisables.

Nous arrivons. Ensemble. En peuple.

Belle année de lutte, de révolte et de ferveur aux amoureuses et amoureux de l’océan et aux défenseuses et défenseurs du climat, de la justice et d’un vivre ensemble joyeux et réinventé.

Le combat ne fait que commencer.

Claire

On connaît à ce jour 45 espèces de poulpes à oreilles. Ils vivent en général au-dessous de 300 mètres de profondeur, mais aux températures froides des pôles, on peut les retrouver jusque dans les eaux de surface.

Guerre et paix

Par Claire Nouvian

Claire Nouvian est une militante écologiste et entrepreneure française, fondatrice de l’ONG Bloom, engagée dans la protection des océans et la lutte contre la surpêche. Récompensée par le prix Goldman pour l’environnement, elle œuvre pour des politiques publiques ambitieuses en faveur de la biodiversité et d’une transition écologique juste.