Péril, courage et sursaut

Elle a été tuée d’une balle au cœur, l’autre à la tête. 

Guerre et paix
5 min ⋅ 09/03/2025

Le 7 octobre 2006, Poutine faisait abattre son opposante n°1 : Anna Politkovskaïa. Une immense journaliste russe, mère de deux enfants, qui a inlassablement dénoncé la barbarie russe en Tchétchénie et la dictature de Poutine. 

Le courage fait femme. 

Laissé à côté de son corps, dans l’ascenseur de son immeuble à Moscou, un pistolet Makarov 9 mm : l’arme-signature des services de sécurité russes. Il fallait que le signal soit sans ambiguïté : la vie d’Anna Politkovskaïa était le cadeau d’anniversaire de Poutine, né ce jour-là, un 7 octobre.

Sur le mémorial spontané organisé par les Moscovites au pied de chez elle, un mot écrit à la main : « elle vous protégeait ». Cette figure tutélaire du courage aurait pu choisir de se protéger après l’empoisonnement dont elle fut la cible, mais elle choisit de NOUS protéger en défendant, jusqu’à la mort, les libertés démocratiques et les droits humains, en alertant, jusqu’à la mort, sur la brutalité impérialiste du régime de Poutine et la menace existentielle qu’il représentait pour l’Europe.

Alors que Poutine et son armée sont aux portes de l’Union européenne, que la Lituanie, la Finlande et la Suède se préparent à une attaque russe, alors que dans les forêts estoniennes, j’ai vu de mes propres yeux des gens organiser leur autonomie énergétique et alimentaire en cas d’invasion, alors que les Ukrainiens sont lâchés et trahis par Trump après trois ans de résistance héroïque, nous devons reconnaitre ceci : oui, Anna Politkovskaïa nous protégeait. 

Elle nous alertait.

Mais nous avons ignoré ses alertes. 

Comme nous ignorons les alertes des climatologues depuis des décennies.

Comme nous ignorons, dans un silence ASSOURDISSANT de nos médias, un nouveau rapport réévaluant pourtant enfin les risques que représentent les chocs du réchauffement climatique et de la destruction du monde naturel sur l’économie mondiale. 

Une dangereuse sous-évaluation des risques

Les auteurs britanniques, des actuaires (ingénieurs en évaluations des risques), ont collaboré avec des climatologues de l’Université d’Exeter et démontré que jusqu’à présent, nous avons fait complètement fausse route sur la façon d’évaluer les risques liés aux catastrophes climatiques et à l’anéantissement des écosystèmes : nous avons dangereusement sous-estimé les impacts sur l’économie des incendies, des inondations, des sécheresses, canicules, ouragans, de la destruction des habitats naturels et des espèces sauvages.

Cette alerte, qui ne ressemble à aucune autre, aurait dû générer une pause de l’information au niveau mondial et un sommet immédiat de tous les pays : car ce rapport, intitulé « Solvabilité planétaire », montre que nous nous dirigeons tout droit vers un effondrement de la civilisation… et qu’à moins de mesures immédiates et drastiques pour décarboner l’ensemble de nos activités et restaurer la nature, les responsables politiques nous mènent vers un réchauffement de 3°C et des pertes potentielles… de 50% du PIB mondial à partir de 2070… 

Peut-on se remettre d’un tel niveau de cataclysme économique ? 

Théoriquement, oui, mais au prix d’une insoutenable détresse humaine.

La Grande Dépression de 1929 a entraîné une chute équivalente d’environ 50% du PIB et la tragédie sociale que l’on connaît. Mais le climat était stable, la nature encore abondante. Nous sommes dans une situation entièrement différente car la ruine ne viendrait pas d’une spéculation financière ou d’une crise monétaire, mais de l’affaissement même des soubassements de la l’économie : de la déstabilisation des écosystèmes, de la biodiversité et du climat. 

C’est pour cela que les chercheurs parlent de risques de fragmentation sociopolitique à l'échelle mondiale, de faillite des États, d’un taux très élevé d'extinction des espèces, d’effondrement des services écosystémiques et d’événements fréquents de mortalité humaine de masse. 

La destruction de la moitié de l’humanité

Le scénario de réchauffement à 3°C évalue le nombre de morts humains à… quatre milliards ! 

4 milliards de morts…

La destruction de la moitié de l’humanité. 

L’effondrement du Système-Terre.

La fin de nos sociétés… désormais infiniment plus probable que le scénario de prospérité. 

Jusqu’ici, les experts en évaluation des risques ont eu précisément tort au lieu d’avoir globalement raison. 

Cela ne vous rappelle rien ? Cette façon de soigner les détails d’un scénario qui rate l’essentiel de la menace ? 

Une ligne Maginot face au péril écologique

La ligne Maginot bien sûr. 

La faillite intellectuelle du commandement militaire français et la débâcle de 1940…

Mais au moins, me direz-vous, en 1940, les chefs étaient sincères. Ils n’avaient réellement pas envisagé la possibilité des Ardennes et la percée de Sedan. 

Alors que notre ligne Maginot actuelle, notre inaction, nos petits pas, les politiques RSE et tous les écrans de fumée de notre impréparation inconséquente face aux dangers SANS PRECEDENT de l’anéantissement des civilisations humaines, repose sur une faillite morale des dirigeants politiques et économiques, qui savent, très bien même, les conséquences meurtrières du statu quo et de l’inaction. 

Mais des siècles de détention du pouvoir et d’impunité ont créé la certitude d’être à jamais épargnés par les malheurs du monde. Cette illusion s’est engrammée dans leur système nerveux. Elle explique peut-être leur résistance à une évidence matérielle : le changement climatique n’est pas une opinion. L’effondrement de la nature n’est pas une opinion. Le dépassement physique, chimique et biologique des limites planétaires n’est pas une opinion. Ce sont des faits, établis, observables, vérifiables, qu’on ne peut pas nier ou trafiquer d’un coup de marqueur Sharpie comme Donald Trump l’a fait en corrigeant la trajectoire de l’ouragan Dorian en 2019.

Inconséquence politique

Aux grands malheurs, les mêmes causes : la sécession des élites et la rapacité capitaliste.

Et nous, au milieu, pris en tenaille d’un double péril : la guerre militaire de Poutine et la guerre sans retour du climat.

Et dans les deux cas, une réponse odieuse, intolérable : à vous les citoyens, de faire des efforts. A vous d’abandonner vos voitures, de baisser le chauffage et de consommer bio pendant que nous, les irresponsables politiques, nous soutenons les méga bassines et réautorisons les pesticides. A vous de faire un effort pour financer l’armement de l’Europe face à l’ogre russe pendant que nous, les irresponsables politiques, nous rejetons la taxe Zucman sur le patrimoine des ultra riches. 

Alors rappelons l’essentiel : le pire n’est pas encore advenu. 

C’est le moment de sortir de la torpeur et de notre état de sidération car il existe encore des moyens d’agir et de résister, malgré tout. Et de gagner, malgré tout.

Regardez la victoire des militants sur l’autoroute A69.
Regardez la victoire de Camille Etienne et du député Nicolas Thierry sur les PFAS. 

L’océan, notre salut

Face à la catastrophe climatique, il n’existe plus d’autres choix : nous devons protéger les écosystèmes de toute urgence et cesser de détruire l’océan. Nous sommes 100% dépendants de l’océan. C’est lui qui régule le climat, la température, le cycle de l’eau. S’il est trop chaud ou trop acide, rideau de fin pour le vivant sur Terre. 

C’est aussi simple que cela. 

Mais notre Président ne l’a toujours pas compris. 

Au lieu d’annoncer de véritables aires marines protégées qui interdisent toutes les méthodes de pêche destructrices comme le chalutage pélagique et le chalutage de fond, Emmanuel Macron vient enfin de trouver de « l’argent magique », non pas pour réarmer la France, non, mais pour réarmer les destructeurs de l’océan : la pêche industrielle.

Macron contre l’océan

Au Salon de l’Agriculture le 22 février, Emmanuel Macron et Agnès Pannier-Runacher ont annoncé au gratin des lobbyistes industriels, qui ne contenaient pas leur joie, une subvention de 700 MILLIONS D’EUROS !

Ils vont utiliser l’argent issu de la taxe éolienne pour maintenir à bout de bras une méthode de pêche déficitaire et dépendante des subventions publiques : le chalutage, la méthode de pêche la plus ravageuse de l’Histoire, celle qui a anéanti l’océan mondial et transformé les paysages sous-marins infiniment riches, existant depuis des millions d’années, en déserts !

Cette arme de destruction massive de l’océan a causé la disparition des poissons et des pêcheurs, elle est responsable des trois quarts des émissions de CO2 du secteur de la pêche. Sans la complicité écocidaire des politiques, le chalutage aurait déjà disparu, il aurait fait faillite. 

Les 30 et 31 mars, Emmanuel Macron organise à Paris un sommet international intitulé « SOS OCEAN ! ». Ne riez pas, il fallait un certain toupet pour choisir un titre qui jette autant de poudre aux yeux alors qu’en amont, il annonce un « SOS pour les destructeurs de l’océan » qui nous coûtera 700 millions d’euros, mais c’est Emmanuel Macron, il a osé. Il ose tout. 

Sursaut citoyen

A nous de nous saisir de ce sommet « SOS OCEAN ! » pour rappeler au Président que nous sommes 78% de Français·es à vouloir une protection réelle de l’océan, que nous sommes déjà plus de 160 000 à le demander dans une pétition, que nous ne VOULONS plus manger du poisson issu de la destruction de l’océan et de nos impôts !

A nous de nous battre contre chaque recul de la France en matière environnementale et contre chaque décision irresponsable qui met nos vies en danger. Un combat à la fois. Une victoire à la fois. 

Face à la montée terrifiante des périls, notre génération doit réhabiliter le courage comme vertu citoyenne et politique. Faisons en sorte que la lumière d’Anna Politkovskaïa brille en nous plus fort que jamais.

Hissons-nous à sa hauteur, car sans sursaut citoyen, point de salut.

Hauts les cœurs

Claire

PS : Merci pour vos messages ! Je les lis attentivement mais n’arrive pas forcément à y répondre par manque de temps. Merci de votre compréhension.

Guerre et paix

Par Claire Nouvian

Claire Nouvian est une militante écologiste et entrepreneure française, fondatrice de l’ONG Bloom, engagée dans la protection des océans et la lutte contre la surpêche. Récompensée par le prix Goldman pour l’environnement, elle œuvre pour des politiques publiques ambitieuses en faveur de la biodiversité et d’une transition écologique juste.